Pendant que la mécanique à produire de la règle, de la norme et du règlement fonctionne à plein régime au sein de l’Union européenne, l’Europe est en proie à une guerre qui ne dit pas son nom, livrée par des ennemis qui ne disent pas leur nom et que nul en son sein n’ose désigner.

Pour que la boussole stratégique ait quelque chance d’être autre chose qu’une machine à cacher le réel, mieux vaudrait sortir du non-dit et regarder en face trois réalités éclatantes.

D’abord, le Brexit. Le choix incontestable de sortir de l’Union européenne décidée par les Britanniques à une nette majorité à l’occasion d’un referendum marqué par une très forte participation n’a pas été vu pour qu’il était et pour ce qu’il entraînait. Ce qu’il était ? Le choix du grand large, le choix d’une puissance maritime rejoignant les États-Unis dans la défiance à l’égard d’un continent qui pourrait disputer aux Anglo-saxons la suprématie mondiale. Ce qu’il entraînait ? La mobilisation de la diplomatie et des services britanniques contre une Union européenne qu’après l’avoir quittée, après s’être jugée mal traitée par les négociateurs européens, la Grande-Bretagne n’a aucune raison de ménager.

Dans les Balkans comme en Ukraine, en mer Baltique comme dans l’Indo-Pacifique, en Afrique subsaharienne comme aux Proche et Moyen Orients, nous commençons seulement à voir les effets d’un jeu britannique qui retrouve avec bonheur ses constantes ; diviser pour régner, semer les graines de la discorde et de la guerre à l’extérieur pour avoir la paix chez soi, confronter les Unions bricolées à leur inconsistance et à leur faiblesse existentielle. Inutile d’ajouter que l’Union dans ses dérives prête le flanc aux opérations britanniques !

Alliance Aukus entre l’Australie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni

Ensuite, l’Eurasie. L’avertissement de Mackinder est dans toutes les consciences américaines et britanniques ; qui contrôle l’océan de terre qu’est l’Eurasie contrôle le monde. Chacun connaît la constante de la politique britannique à l’égard du continent ; semer la division et la discorde pour que jamais aucune puissance terrestre européenne ne puisse menacer la suprématie britannique sur les mers ; les familiers de la thèse de doctorat de Kissinger se rappelleront que c’est à une science consommée de l’équilibre européen que Metternich et Castelreagh, avec l’aimable appui de Talleyrand, doivent de rétablir très vite la France de 1815 dans l’intégrité de son territoire afin de prévenir une suprématie de la Russie tsariste incontrôlable — une science qui fera totalement défaut à Woodrow Wilson et aux Alliés quand ils imposeront à l’Allemagne une paix introuvable en 1918.

Moins nombreux sans doute sont ceux qui distinguent les forces à l’œuvre. Et chacun devrait voir que la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne a changé le jeu, ce que l’alliance Aukus signifie — pas une affaire de sous-marins, une affaire de puissance dominatrice dont l’Europe est exclue. Ajoutons cette conviction rappelée par Kissinger ; un système ternaire est par nature instable, tôt ou tard les « non -alignés » doivent choisir leur camp. Dans l’affrontement déjà en cours entre l’hyperpuissance américaine fondée sur l’attractivité unique d’un modèle de société qui promettait à chacun d’avoir toutes ses chances, et un « rêve chinois » qui prend une consistance imprévue et largement sous-estimée en Europe, Russie comme Europe sont les variables d’ajustement que ne sont pas l’Afrique, l’Amérique latine ou même l’Inde.

Tout le jeu anglo-américain consiste à éviter l’émergence d’une Europe libre comme troisième puissance mondiale, une place qui lui reviendrait à bien des égards (à l’exception du militaire), tout en s’assurant que jamais l’Europe ne puisse lier son destin à l’Eurasie et à son indépendance. Cette position suit le mot d’ordre du premier patron de l’OTAN, Lord Jenkins ; «  tenir l’Allemagne en bas et la Russie dehors ». Elle est aussi justifiée par l’attitude de la majorité des pays européens, fort heureux d’avoir financé un luxe social sans équivalent dans le monde en faisant payer leur sécurité extérieure par les États-Unis, et en abandonnant le soin d’y veiller à l’OTAN (la France représentant une partielle et remarquable exception).        

Enfin, les États-Unis. Tout citoyen d’une Nation européenne sait ce qu’il doit aux États-Unis — ou devrait savoir qu’il leur doit bien moins la victoire sur le nazisme, remportée par la Russie soviétique au prix d’inconcevables sacrifices, que la libération de l’Europe de l’Est du joug soviétique, provoquée par une pression stratégique intense aboutissant à l’explosion interne du régime. Sans guerre, faut-il rappeler à ceux qui s’obstinent à voir dans la Russie une puissance belliqueuse ; un Empire qui se dissout sans conflit est une exception dans l’histoire trop peu signalée. Tout Européen doit aussi savoir que pour l’Europe notamment, les États-Unis ont été une puissance d’ordre et de progrès, maître pendant cinquante ans (jusqu’au bombardements de la Serbie) de la paix sur un continent recru de guerres civiles.

Exercice OTAN en Norvège

Mais tout citoyen européen devrait aussi savoir que le moralisme dévoyé qui continue de dominer la posture stratégique américaine — nous le Bien, les autres, le Mal, revu et corrigé par le mouvement LGBT, l’idéologie « Woke » et le racialisme — ne laisse que peu de place au réalisme, à des alliances entre égaux, ou à la définition d’ententes partielles et d’accords limités. « Vous êtes avec nous, ou vous êtes contre nous » ; l’oukaze de Georges Bush jr exprime une position constante de la diplomatie américaine dont les Européens devraient tirer toutes les conséquences ; les États-Unis n’ont pas d’alliés, ils n’acceptent que des supplétifs — ou des mercenaires.

A l’exception incertaine de la Grande-Bretagne, les pays européens qui se reposent sur l’alliance américaine ne doivent pas s’y tromper ; ils peuvent être requis à tout moment de s’engager dans des guerres qui ne sont pas les leurs, pour des enjeux qui ne sont pas les leurs, au nom de choix qui ne sont pas les leurs, et d’ailleurs qu’ils ne comprennent pas. Et ils sont instrumentalisés par des campagnes de désinformation d’une exceptionnelle violence notamment contre la Russie et désormais contre la Chine, destinée à faire oublier cette réalité ; sur les cinquante ans écoulés depuis la décision de Nixon de suspendre la convertibilité du dollar en or, le plus constant adversaire de l’indépendance européenne et de l’avènement d’une Europe puissance d’équilibre dans un monde multipolaire, aura été les États-Unis, malgré, ou en raison même de la dépendance consentie à leur égard.

S’il est un thème qui sonne juste dans le discours d’Emmanuel Macron, c’est celui de l’autonomie européenne, au prix d’un effort de défense dont chacun voit qu’il s’inscrit en dehors de l’OTAN — mais un thème qui résonne dans le vide, aucun des États membres de l’Union ne le reprenant à son compte.

Ces trois facteurs déterminent la situation actuelle ; l’Union européenne est attaquée de l’extérieur. Ceux qui l’attaquent pour la diviser et l’affaiblir sont ses alliés désignés qui entendent la ranger à leurs côtés dans la lutte naissante pour un nouveau partage du monde. La lecture la plus vraisemblable de l’épisode ukrainien est simple ; provoquer la Russie en multipliant les bases américaines à ses frontières immédiates, et en ignorant au nom de grands principes sa légitime préoccupation de sécurité (principe de liberté des alliances et d’immuabilité des frontières, au mépris en Crimée et dans le Donbass ou à Donetzk de la volonté des peuples) a d’abord pour effet d’assurer la dépendance stratégique des pays d’Europe, une dépendance marquée aussi bien par les achats démesurés au complexe militaro-industriel américain que par l’absence totale de sens critique à l’encontre des manipulations de l’information — allant jusqu’à reprocher à la Russie de faire manœuvrer ses troupes sur son propre territoire, mais ignorant la présence coloniale de troupes américaines en Europe !

Combien de collaborateurs de l’occupation américaine au sein du Parlement européen ? Combien s’empressent de saper les volontés françaises d’autonomie affirmées dans la PFUE au nom des soumissions confortables au parti de l’étranger ?

Victoria Nuland à Maïdan

Il est clair que l’Union européenne est la grande perdante de l’affaire ukrainienne. Elle en sort marginalisée, dépendante, et apeurée. Il est clair que, malgré les réserves allemandes et françaises, un suivisme européen béat a dégradé les conditions du dialogue stratégique entre la Russie et les pays de l’Union européenne. Et des pays ont accepté les bases américaines et les systèmes d’armes américains qu’ils refusaient jusque là, l’exemple de la Bulgarie parlant de lui-même !

Comme il est clair que les tensions régionales réveillées à cette occasion, y compris avec la Serbie, la Bosnie et Républika Srpska ou avec l’importation de djihadistes de Syrie vers les foyers de crise européenne préparent déjà les opérations de déstabilisation qui permettront de couper les « Routes de la Soie » et de réaliser ce « containment » de la Chine qui, sous prétexte de « conditionnalité », est l’obsession actuelle des « puissances de la mer » pour diviser, opposer et affaiblir l’Europe.    

(à suivre)


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