Le Président Emmanuel Macron a choisi d’inviter Mme Merkel et Jean-Claude Junker à sa réunion avec le Président Xi Jin Ping, le 26 mars dernier. L’initiative peut sembler justifiée par l’importance du projet chinois des nouvelles Routes de la Soie, « One Belt, One Road ».

Le projet des nouvelles routes de la soie est vaste, de loin le plus grand projet d’infrastructure jamais engagé. Il poursuit une ambition qui dépasse de loin la simple augmentation des échanges commerciaux ; il porte en lui une unité du continent eurasiatique qui n’existait jusqu’alors que dans les fantasmes de conquérants européens. Et la tentation est grande de se rappeler Carl Schmitt et de prévoir l’affrontement entre les puissances de la mer, Grande-Bretagne et États-Unis, et les puissances de la terre, Allemagne, Chine et Russie.

Revenons sur terre. Le Président français entendait signifier au Président chinois que c’est l’Union européenne qui dialogue, négocie, contracte avec la Chine. Et sans doute voulait-il suggérer qu’à la stratégie chinoise qui s’adresse aux États, comme elle venait de le faire avec succès en Italie, l’Union proposait un front européen. Y croyait-il vraiment ? Le « deux poids, deux mesures » qui sanctionne l’Italie pour des déficits que connait tout aussi bien la France, elle exemptée de sanctions, ont ouvert les ports de Gênes et de Trieste aux Routes de la Soie, et assuré à la dette publique italienne le renfort d’une garantie chinoise.

Nouvelles routes de la soie
Jean-Claude Juncker, Xi Jin Ping, Emmanuel Macron et Angela Merkel
Photo : Bloomberg

Qui peut s’étonner que l’Italie préfère des partenaires qui n’insultent pas les élus qu’elle s’est choisie ? L’Allemagne n’est pas en reste, qui a fait de Duisbourg une plaque tournante pour les containers chargés sur les trains qui atteindront huit ou dix jours plus tard la plaine centrale de Chine, et qui représente déjà plus de 21 % du trafic des nouvelles Routes, quand la France n’atteint pas 3 %, l’Italie ou la Grande-Bretagne comptant pour plus de 11 % chacune !

L’Allemagne, qui développe une présence intense dans les pays d’Asie centrale, porte un intérêt actif à la remise en état des infrastructures reliant le port de Constantza sur la Mer Noire (Roumanie) à l’Europe de l’Est et de l’Ouest, et essaime de plus en plus largement ses sous-traitants en Biélorussie, en Hongrie et pourquoi pas en Russie ! L’Allemagne enfin qui, sans bruit et sans fracas, affirme résolument une politique de puissance tournée vers la profondeur du continent, considère la partie utile de l’Union européenne comme une base arrière à sa projection, mais voit de plus en plus la France comme un vestige de l’ordre ancien, incapable de soutenir les attributs diplomatiques et militaires de sa grandeur passée.

Face à ces stratégies de puissance, qui ont en commun de marginaliser le dollar et de prendre acte de l’éloignement des États-Unis, le vide stratégique de la France renvoie au désert politique de l’Union. Que veut la France ? Qu’attend-elle des nouvelles Routes de la soie, comment va-t-elle jouer sa partie, projeter les entreprises françaises, ou les retenir au contraire ?

A-t-elle choisi de se soumettre à l’ordre américain, et se ranger dans une bipolarité de fait ? Peut-elle considérer que l’Allemagne est seule capable de conduire un pôle européen continental au niveau de puissance qui en ferait une troisième force, entre États-Unis et Chine ? Ce qu’elle ne pourra pas réussir sans relancer le dialogue stratégique avec la Russie ? Ou bien se laisse-t-elle tout doucement étouffer par le mortel resserrement du droit, de la conformité et d’un humanitarisme dévoyé ?

Tout l’annonce ; le XXIe siècle remet l’histoire en branle, et déjà grondent en sourdine les stratégies de puissance. La France a choisi de n’entendre que le son de flûte que jouent ceux qui croient que l’histoire est finie et que tous les hommes sont les mêmes. Mesurer, compter et peser le projet des Routes de la Soie devrait sonner le réveil en fanfare de ceux qui peut-être se souviennent de la parabole du maître et de l’esclave et du vieux maître Hegel ; seuls ceux qui sont prêts à tuer ou à mourir ont quelque chance de survivre dans le siècle où nous sommes, parce qu’ils savent ce qu’ils se doivent. En France, qui s’en souvient ?

Hervé Juvin

Catégories : Géopolitique

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