Est-ce l’héritage d’une traditionnelle posture de non-alignement, superbement affirmée par le général de Gaulle quand il fut le premier à reconnaître la République populaire de Chine, ouvrant ainsi la voie à la rencontre historique entre le Président Nixon et le Président Mao, préparée par Henry Kissinger ?

La France a refusé de suivre l’injonction de boycott des Jeux olympiques d’hiver organisés à Pékin, ce mois de février 2022. saura-t-elle de même refuser de se laisser entraîner dans la guerre commerciale et financière que les États-Unis veulent imposer à l’Union européenne ? Et pourquoi entrerait-elle dans un conflit montant entre la puissance d’hier et celle de demain, quand tout son intérêt rejoint son expérience historique pour l’appeler à chercher un équilibre des puissances, donc l’abaissement relatif des États-Unis ?

Ignorance de l’histoire

Comme c’est le cas pour la Russie et sa peur millénaire de l’encerclement sans relief protecteur, beaucoup des peurs ou des inquiétudes nourries à l’encontre de la Chine viennent de l’ignorance. Ignorance d’une culture stratégique qui n’a jamais été celle de conquérants, ni même de marchands avides de trouver à l’extérieur l’or, les épices ou les esclaves qui leur auraient manqué ; l’Empire du Milieu avait tout, et savait se satisfaire de lui-même ! Cultures autocentrées de l’Asie, si opposées à la prétention universaliste européenne ! Ignorance d’expériences militaires pour le moins contrastées, l’immense Chine ayant été humiliée par un petit Vietnam qu’elle avait pourtant aidé, et n’ayant nulle part brillé contre l’Inde dans le conflit gelé qui connaît de temps à autre des épisodes brûlants dans les Himalayas !

Ignorance plus encore de l’histoire ; depuis un siècle et demi, c’est toujours l’Occident qui a été l’agresseur, pour les plus sordides motifs — rééquilibrer la balance commerciale avec les Indes britanniques ! — et à travers les plus sordides moyens — vendre à la Chine l’opium, qui ravagera la population masculine, et détruire ses trésors nationaux pour la punir de sa légitime résistance !

S’il est un secret bien partagé entre la Chine et le Japon, c’est bien celui-ci ; tôt ou tard, la Grande-Bretagne ni les États-Unis ne devront payer pour leurs crimes — en sont-ils seulement conscients ? Ignorance surtout de cette réalité ; bien plus que le péril jaune, c’est le péril blanc qui menace l’Asie, comme il a détruit l’Afrique et les Amériques. L’essentiel de l’histoire de la Chine comme du Japon ne s’explique pas autrement que comme réponse à l’agression occidentale commencée par le commodore Perry, bombardant les ports japonais pour obliger le Japon à s’ouvrir au commerce, continuée par les Britanniques contre la Chine et contre l’Asie du Sud-Est, poussée à l’extrême par les massacres de masse commis par les armées américaines lors de la conquête des Philippines — des centaines de milliers de morts pour moins de 100 soldats américains tués au combat ! — et lors des attaques nucléaires contre un Japon qui avait déjà demandé l’armistice.

Le japon des Meiji
Rue de Tokyo, 1905

L’essentiel, c’est-à-dire le redressement japonais opéré sous l’ère meiji (1968) par un empereur assez avisé pour attendre de l’ennemi les clés de sa puissance, puis la conquête de l’Asie du Sud-Est contre l’envahisseur britannique ; l’essentiel, c’est-à-dire la tentative de modernisation prématurée de Sun Yat Sen, puis l’aventure maoïste qui a détruit la tradition, et enfin, depuis Deng Xiao Ping, l’incroyable bond en avant d’une économie chinoise qui a su maîtriser son ouverture et emprunter ses armes à l’ennemi.

L’ignorance américaine

L’ignorance s’aggrave du déni de réalité, par lequel ce qui s’est appelé « Occident » se condamne lui-même. Les États-Unis se prévalent de la défense des Droits de l’Homme pour imposer une « conditionnalité » dans les échanges avec la Chine ? Certes, et la Chine peut se prévaloir des Droits de l’Homme pour sanctionner des États-Unis qui connaissent une explosion des inégalités et de la misère, refusent les soins médicaux aux plus démunis et continuent, à Guantanamo comme dans leurs opérations extérieures, à pratiquer les détentions sans jugement, la torture et les exécutions sommaires. La parabole de la paille et de la poutre, toujours d’actualité ! 

Avoir sorti de la misère plus d’un demi-milliard de Chinois est la plus grande contribution aux Droits de l’Homme qu’un pays ait accompli. Quant au Xinjiang, comme en son temps en Tchétchénie, ceux qui ont réalisé le génocide indien, fondé leur richesse sur l’esclavage, et continuent de balayer les régimes qui ne se soumettent pas aux intérêts d’un capitalisme devenu totalitaire, ceux qui ont détruit les régimes progressistes musulmans pour refuser la modernisation que les Baasistes laïcs et socialistes tentaient d’apporter à l’Islam, au prix de millions de victimes, sont mal placés pour donner des leçons ! Et qu’ont dit les États-Unis quand l’Union soviétique a voulu intervenir au nom du progrès dans leur étranger proche, Cuba ou l’Amérique latine ?

Le déni de réalité tient à ce « deux poids, deux mesures » que subit l’Union européenne. Pour qui multiplie les séjours et les rencontres loin d’une Union aveugle, la réalité est éclatante ; le modèle chinois est en train de l’emporter sur le modèle américain. Un modèle d’ordre et de progrès l’emporte sur un modèle de destruction et de chaos. L’efficacité de la politique chinoise attire, retient et convainc par ses résultats pour la population chinoise, pas par ses discours ; l’échec de la politique américaine à instaurer un ordre juste, et d’abord sur son territoire, son impuissance à maîtriser une sphère financière et numérique devenue folle, qui n’a rien payé ni rien appris lors de la crise de 2008, se cache derrière la prétention morale.

Ceux qui ont pillé et dévasté leur propre pays se prévalent des Droits de l’Homme pour piller et dévaster, en Ukraine comme en Syrie et en Irak comme en Afrique. Le moralisme étouffant et la rhétorique de l’état de droit et des Droits de l’Homme n’abuse que les naïfs, qui n’y voient ni la suspension du suffrage universel au profit du gouvernement des juges, ni l’agression contre la souveraineté des États ni, tout simplement la loi du plus fort qui s’impose au nom du Bien.

Morale

La morale ne fait pas de bonne politique, et l’Union européenne devrait faire attention au gouffre du droit qui s’ouvre devant elle, engloutissant la Nation, l’État, et la démocratie. Sur trois points au moins, l’expérience chinoise devrait susciter une autre attention.

L’autonomie stratégique, d’abord. Les secteurs économiques ne se valent pas, le nucléaire n’a pas la même importance stratégique que le textile, et les indicateurs financiers qui postulent leur équivalence — si le luxe assure un meilleur rendement, vendons nos industries d’armement ! — sont les pires pour les évaluer en fonction de leur importance pour la sécurité nationale, pour l’indépendance nationale, et pour le progrès de la Nation. La cupidité du banquier d’affaires vend Alstom énergie et l’indépendance des porte-avions et sous-marins nucléaires français, quand la Chine construit son industrie des panneaux solaires, des médicaments, des composants électroniques, et devient le fournisseur obligé des majors américaines.

Le rôle de l’État ensuite. Au moment où la concentration des capitaux aux mains d’une demi-douzaine d’acteurs et la soif de rendement réduisent sans cesse la base productive américaine et aussi européenne, au détriment des activités intensives en capital comme l’industrie, au profit de monopoles créant des rentes de situation, comme les GAFAM, au profit aussi de détenteurs de droits de propriété intellectuelle sans usines, sans salariés, sans empreinte locale, mais avec des rentes sans fin, le contrôle des industries bancaires et financières par l’État (notamment à travers les fonds de l’armée, APL) permet à l’industrie chinoise de se doter des moyens de sa compétitivité, à des entreprises de disposer du temps long des investissements structurants, et plus encore, de préférer les entreprises qui participent au progrès territorial et national, au détriment de celles qui pourraient menacer l’indépendance nationale, le bon fonctionnement des marchés, ou simplement prélever des rentes indues (l’exercice aberrant des Droits de Propriété Intellectuelle, ou IPR, devenant un frein majeur à l’innovation à l’Ouest).

Si les résultats sont là, si la Chine représente plus de 30 % de la croissance mondiale, si nombre d’entreprises chinoises sont désormais les premières au monde, et réalisent des percées éclair, comme Tik Tok, Wechat, ou HuaWei, mais aussi ce distributeur de vêtements en ligne qui en quelques mois a bousculé toute la filière du commerce de vêtements aux États-Unis, c’est aussi parce que la Chine a fait siens les principes mêmes de la dynamique européenne, que l’Union a abandonnés, que les États-Unis ont trahis. La primauté de l’État d’abord, et de l’intérêt national qui passent avant le droit, les normes et les lois qui en sont l’expression.

La préférence pour soi, ensuite, la défiance raisonnable pour ce qui vient de l’étranger, et la prudence devant les apports extérieurs ; prendre ce qui est nécessaire, rejeter ce qui est superflu. La priorité enfin pour l’intérêt collectif, et l’acceptation des moyens nécessaires pour tenir dans la Nation des intérêts privés qui emploient tous les moyens pour s’en libérer. C’est la leçon que la Chine a délivrée au monde en plaçant Jack Ma, le génial fondateur d’ALibaba et d’Ant Financial, quelques semaines en résidence surveillée où il a pu méditer sur l’intérêt national et sa propre contribution. Il est permis de se réjouir que des Jeff Bezos, Elon Musk ou Bill Gates ne craignent pas de se retrouver en camp de travail pour méditer sur la fragilité des choses humaines et des fortunes mal employées. Mais il faut y réfléchir ; s’ils sont libres, le sommes-nous ? Mais il fait voir ce qui se joue ; si eux sont assurés du lendemain, c’est que l’État ne l’est pas, s’ils sont libres, c’est que nous leur avons abandonné nos libertés. Qui pourrait nous les rendre, si nous ne savons pas nous-mêmes les reprendre ? Qui, sinon l’État, quand il protège, quand il préfère et quand il commande ?

Nous ne sommes pas, nous ne serons pas Chinois, et d’ailleurs, la Chine n’a aucune intention d’intégrer l’Europe ! Mais la Chine nous dit beaucoup de choses sur l’économie, les financements publics et privés, la construction d’une société qui marche, et sur le progrès. Nous n’avons aucune raison de subir, de copier, ou d’imiter. Mais nous pouvons observer, comprendre, et quelquefois, apprendre. Se pourrait-il que la République Populaire de Chine ait aussi quelques messages à nous transmettre sur ces beaux vestiges de l’Occident que sont la démocratie, l’État, et la liberté ?

Hervé Juvin                        

Le 6 février 2022

Lire à ce sujet ; « The China’s model versus Democratic capitalism », Zabala and Luria, American Affairs, Fall 2020, intéressante marque de lucidité américaine sur le renversement en cours.

Catégories : Géopolitique

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