Le 1er janvier 2022, la France accède à la présidence de l’Union européenne. Cette présidence tournante voit chaque État membre présider tour à tour et pour six mois l’Union ; elle se concrétise par un discours au Parlement du chef d’État ou de gouvernement, par un agenda que les ministres présentent aux différentes commissions et s’efforcent de faire avancer, et bien sûr, par un effet d’annonce et d’influence. En revanche, il est important de rappeler que la présidence de l’Union n’assure par la présidence des réunions du Conseil européen, véritable organe d’orientation et de décision de l’Union, présidée pour deux ans par Charles Michel.

Emmanuel Macron attend cette présidence

            À la veille d’une présidence française qui se situera au cœur de la campagne présidentielle, il n’est pas inutile d’interroger le rôle que la France joue, peut jouer, et jouera, dans l’Union. Non sans avoir rappelé que c’est le gouvernement d’un État membre qui accède à la présidence de l’Union, pas le chef de l’État ou de gouvernement en personne. Ensuite, que depuis le traité de Lisbonne, et afin d’éviter de trop fortes disparités entre ces courtes présidences, trois pays sont associés lors de chaque présidence tournante ; avec la France, la Tchéquie et la Suède qui lui succéderont seront donc partie prenante à la prochaine présidence. Enfin, que l’esprit du traité de Rome en 1958 était que nul ne puisse se prétendre en charge de l’avenir de l’Union. Cet esprit est toujours au cœur des institutions européennes.

            Sans aucun doute, le candidat à la présidentielle qu’est Emmanuel Macron attend beaucoup de la présidence de l’Union. Son ministre des Affaires européennes, Clément Beaune, comme son porte-parole Gabriel Attal l’ont dit, et il faut les croire. Relance, Souveraineté, Solidarité ; derrière les mots, la présidence française affiche ses ambitions pour l’Europe, et d’abord la première ; assurer la réélection d’Emmanuel Macron. Car la stratégie présidentielle est claire ; d’abord, marquer par des évènements bien choisis et la communication appropriée qu’il est au-dessus de la mêlée ; ses interlocuteurs naturels sont les autres chefs d’État et de gouvernement, son terrain de jeu est l’Europe et le monde, son ambition de refonder l’Union européenne est de grande portée — quant aux autres…

Emmanuel Macron Europe

Ensuite, afficher son autorité sur les points clivants qui sèment la discorde chez ses concurrents ; du haut de la tribune du Parlement européen, il faut déjà entendre les oukazes contre la Pologne, la Hongrie, les leçons sur l’état de droit et les marginalités sexuelles qui sont supposées rallier les minorités bruyantes et les esprits avancés — Clément Beaune en perd son calme quand il s’adresse à la Pologne. Enfin, ranimer un débat sur la souveraineté européenne, la citoyenneté européenne et la défense européenne qui s’enlise en permanence, mais qui fait vivre en France un souffle d’espoir hexagonal ; et si l’Union était la voie d’une Europe française ?

Une soumission à l’Allemagne jusqu’ou ?

            En politique, il y a un prix à payer pour exister, et il y a un prix à payer pour avoir des alliés. Et c’est la première question que tout Français, que tout Européen doit ou devrait se poser. De quel prix Emmanuel Macron est-il prêt à payer sa réélection, en d’autres termes, jusqu’où est-il prêt à aller pour que l’Allemagne d’abord, d’autres pays européens ensuite, acceptent de jouer en sa faveur la comédie du « grand Français sauveur de l’Europe » ?

            Tout Européen, parce que l’opération qui fait de la présidence de l’Union un élément de campagne électorale française est dangereuse, contraire à l’esprit des institutions et du traité de Rome, et d’ailleurs non prévue ; il eut été préférable de décaler la présidence française après l’élection, la situation actuelle présentant le vrai risque de fausser l’élection et la sincérité du scrutin.

La superposition du calendrier de la Présidence française de l’Union et de la campagne présidentielle française est une faute des institutions européennes qui n’ont pas vu ou pas su voir à quel point la situation portait confusion, était source de conflits d’intérêts multiples, de mélange des genres et d’abus de pouvoir de la part d’un candidat qui entend bien bénéficier de tous les privilèges de sa position européenne et des 108 millions d’euros budgétés pour la présidence française — un beau budget de campagne ! (quelle sera la part de l’exercice normal de la présidence européenne et celle de la campagne d’un candidat dans les événements organisés au niveau de l’Union de janvier à avril prochain ? Quelle autorité demandera au candidat de justifier que les dépenses du Président n’ont pas servi à sa campagne électorale ?). Et, plus encore, biaisait les relations entre États membres — le Président candidat ayant tout à gagner à s’assurer les faveurs des États les plus puissants, où les plus expressifs. Placés dans la même situation, des dirigeants d’Europe du Nord ont refusé ou refuseraient le conflit d’intérêts — il est vrai qu’ils ne sont pas Français…

Macron et Merkel, ici en 2017 à Berlin, ont redonné du lustre au couple franco-allemand, comme le firent Mitterrand et Kohl en leur temps. Reuters/Fabrizio Bensch

Un calendrier étonnant

            Tout Français aussi devrait s’interroger sur ce calendrier, parce qu’il ne s’agit pas seulement pour le candidat de flatter telle ou telle catégorie d’intérêt, telle ou telle partie de l’électorat — après tout, l’argent reste en France ; parce qu’il s’agit de plier les intérêts de la France à la campagne électorale d’un candidat. En clair, la Présidence française sera un succès si l’Allemagne en décide ainsi. Et l’Allemagne tient en main le scénario d’une refondation de l’Union européenne, peu importe qui joue sur le devant de la scène s’il paie le prix. Et le risque est grand que ce prix soit élevé, et que la France paie longtemps, et cher, la campagne de réélection européenne d’Emmanuel Macron.

            Quelques déclarations, quelques ouvertures, éclairent le sujet. Voici peu, un membre du gouvernement évoquait l’abandon par la France de son siège au Conseil de Sécurité de l’ONU. Pourquoi ? Pour y associer l’Allemagne ; voilà bien de quoi se donner l’image d’un vrai Européen, prêt à abandonner l’un des marqueurs de la souveraineté de la France et de sa place dans le monde, pour se rallier les faveurs du futur chancelier allemand, quel qu’il soit ! Depuis deux ans, le thème rabâché de la « souveraineté européenne » esquissé dans le verbeux discours de la Sorbonne, le 24 septembre 2017, n’a rien gagné en consistance, souveraineté et citoyenneté étant propres aux Nations, et l’Union européenne n’ayant aucun des attributs d’une Nation ; quant à porter le projet d’une Nation européenne, bonne chance !

Mais l’idée a pris une nouvelle tournure, avec le projet français de défense européenne, issu de la réalité naissante d’une coopération militaire européenne — coopération à ce jour sans effet ; voir le Mali, l’échec du G5 Sahel et la faillite de la coopération annoncée… À défaut d’armée européenne, ce projet s’est traduit par une insistance politique marquée sur la coopération franco-allemande, et sur une réalité vécue durement par les industriels français ; des relations asymétriques avec les partenaires allemands désignés, sur le modèle «  ce qui est à nous est à nous, ce qui à vous se discute ». Tour à tour, Nexter, Dassault, Safran, Airbus Aerospace à Vernon, sans compter nombre de sous-traitants français, font les frais d’une volonté politique qui fait la part belle aux industriels allemands, et provoque la perplexité ; que gagne la France à des accords léonins qui peu à peu, limitent l’autonomie de notre industrie de défense, réduisent nos capacités d’exportation d’armement (la présence des Verts dans la future coalition allemande laissant craindre le pire à ce sujet), et tendent dangereusement la relation armée-industrie pourtant si bien organisée par la DGA ? Sans doute, la tolérance allemande à l’égard des déficits extérieurs abyssaux de la France, de ses débordements budgétaires (119 % de dette publique sur PIB en 2021 !) et de l’insincérité croissante de ses présentations budgétaires (le haut conseil des finances publiques ayant refusé de certifier le budget 2022 !), ainsi que la discrétion allemande devant les errements de la BCE et les fantasmes français d’une relance européenne à crédit. Sans doute encore, le consentement de l’Allemagne au lancement d’eurobonds (été 2020), qui devait signifier un nouveau degré de solidarité et ouvrir la voie à un budget européen, mais s’enlise dans la réticence de la zone mark.

Macron, présidence française de l'Union européenne
AFP/ARCHIVES – PHILIPPE LOPEZ

Mais la réponse la plus évidente est la plus inquiétante ; pour sauver l’apparence d’un couple franco-allemand qui n’existe que du côté français, et pour s’assurer les faveurs des dirigeants allemands, Emmanuel Macron doit vendre les bijoux de famille, c’est-à-dire accepter l’intégration progressive de l’industrie de défense française au complexe militaro-industriel américain dont l’industrie allemande est l’obligée, renoncer à développer des systèmes d’armes indépendants de l’OTAN, comme le sont les Rafales, et enfin, en finir avec l’indépendance nucléaire de la France, un partage du siège de sécurité à l’ONU signifiant en fait que la France partage la maîtrise de l’arme nucléaire avec l’Allemagne — qu’elle renonce à l’arme nucléaire, et bouleverse la doctrine nucléaire sur le continent. La Russie ne peut manquer d’être attentive à cette rupture historique avec la doctrine gaulliste, qui peut susciter quelques réflexions dans le reste du monde… Que cette volonté de plaire à l’Allemagne aille jusqu’à des renoncements historiques n’a rien qui puisse surprendre ; après tout, qu’est-ce que le projet de régions transfrontières à l’Est, sinon le moyen de rendre à l’Allemagne les provinces françaises que le sort des armes lui a fait rendre en 1918 ? Et qu’est-ce qu’Emmanuel Macron, sinon le Président le plus avide de complaire à l’Allemagne qu’ait subi la France depuis… qui déjà ?

            Voilà de quoi réveiller les Français, et inquiéter l’Europe. Une Europe qui n’entend pas accepter qu’un surintendant allemand aux ordres de Washington dirige ses propres affaires a tout à craindre de la soumission d’un Président français qui entend payer sa réélection en bradant l’indépendance de la France, en troquant des facteurs concrets d’autonomie stratégique pour les discours ronflants sur une souveraineté et une citoyenneté européennes dont personne ne veut (l’échec du projet de listes transfrontières pour les élections au Parlement, en 2019, est un signe). Une Europe qui vide de sa substance les initiatives manipulatrices d’un Président friand de grands débats aux conclusions écrites à l’avance — la Convention pour le climat en France donnant l’exemple déplorable de ce que devient la Convention citoyenne pour l’avenir de l’Europe !

Une Europe qui ne supporte pas l’arrogance française a tout à redouter d’un Président donneur de leçons au monde entier — et tous n’ont pas les moyens d’en rire, comme en rient la Russie, la Chine, la Turquie, et tant d’autres comme le Mali ou l’Algérie ! Et les Français peuvent se réveiller d’une illusion entretenue par tant de discours, de mots ronflants et d’images de communicants. Dur avec les faibles, les pauvres, méprisant envers les Français, le pouvoir macronien est couché devant les puissances de l’argent, de la parole et du strass. Derrière le mot de coopération européenne, de défense européenne, de souveraineté européenne, il faut entendre collaboration avec l’Allemagne, remise des clés à l’Allemagne, et reddition de la souveraineté nationale au nom d’une souveraineté européenne qui n’existe et n’existera pas, mais cache l’Europe allemande qu’il ne faut pas voir. Et chaque fois qu’Emmanuel Macron parle de dépassement des Nations, il faut entendre ; «  il faut arrêter le combat ». Et chaque fois qu’Emmanuel Macron parle de citoyenneté européenne et veut en finir avec les Nations, il faut entendre ; « la France est dépassée, nous devons en finir avec ces idées d’indépendance qui nous ont fait tant de mal ». De sorte que ceux qui croyaient applaudir un jeune sauveur de la France ouvraient la voie au déclassement de la France, à la destruction méthodique de l’État, et à l’appauvrissement des Français, dont le seul tort est de résister à la collaboration qui vient.

Hervé Juvin    

            Sous l’égide de la Fondation Identité et Démocratie, des députés européens se sont réunis pour publier un « Manifeste pour une Europe des Nations et des Libertés ». Retrouvez ce Manifeste, contribuez et participez au débat qu’il a ouvert en allant sur le site de la Fondation ; 

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