Le point de situation est l’exercice obligé de tout stratège, dans le domaine militaire comme dans celui de l’industrie ou des marchés. Que nous montre un point de situation à la veille des échéances majeures qui doivent nous conduire de l’Union européenne à l’Europe des Nations ?

Cinq sujets où se joue notre intérêt national, cinq sujets où la vie ou la mort de l’Europe sont en balance. Cinq sujets où l’anesthésie publique est de rigueur ; si les peuples savaient ce qui les concerne, et se mêlaient d’en débattre !

La question allemande est de retour

Brexit ou pas, la Grande-Bretagne prend le large. Au cœur du référendum gagné par les partisans d’une sortie de l’Union européenne, cette conviction ; la Grande-Bretagne est plus forte, plus grande et plus sûre avec le Commonwealth, avec les liens tissés en profondeur par son Empire, qu’elle ne l’est avec une Union européenne qui rétrécit tout ce qu’elle touche. Deux des patrons historiques du « M6 » sont sortis de leur réserve pour affirmer que la Grande-Bretagne serait plus sûre hors de l’Union.

Sur le continent européen, l’Allemagne pèse, domine, et dirige. Dans les revues stratégiques américaines, comme chez les partisans du Brexit, le retour de la question allemande ne fait aucun doute ; l’Allemagne est trop forte pour l’Europe, trop forte pour la France, trop forte pour l’équilibre continental. Curieusement, les analystes français sont peu diserts sur ce point ; qu’est devenue l’Union européenne, sinon le masque de l’Empire allemand sur l’Europe ? L’Allemagne réalise à travers son attachement inconditionnel à l’Union l’ambition qu’elle ne peut afficher pour elle-même.

Commonwealth & question allemande
Commonwealth

L’Union européenne est chargée de transformer les Nations européennes en une grande Allemagne, travailleuses, économes, disciplinées — la Grèce ou l’Italie en savent quelque chose ! Elle peut même s’accommoder des rodomontades françaises, que le réalisme allemand renvoie vite à ce qu’elles sont ; des intentions sans les capacités.

Pour qui veut interroger la réalité allemande de l’Union, rien ne vaut la note commandée par le roi Édouard VII à ses diplomates, pour évaluer la menace maritime allemande. Dans ce que l’auteur du « Thucydide’s Trap—Destined for War? », Graham Allison, qualifie de «  diplomatic gem », le conseiller aux Affaires allemandes, Crowe, répondit en 1907 ; «  les intentions de l’Allemagne sont insignifiantes ; ce qui compte, ce sont les capacités de l’Allemagne ». Voilà qui est clair, et qui relève du réalisme politique le plus nécessaire et le plus rare. L’Allemagne tient la monnaie européenne, l’euro.

L’Allemagne réalise à elle seule plus de surplus commerciaux que tout le reste des membres de l’Union européenne, dont la plupart cumulent les déficits à son égard. L’Industrie allemande est sans rivale, et quand des rapprochements industriels sont engagés, chacun connait la suite ; dans Airbus, comme dans le projet Alstom-Siemens heureusement évité, à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne  (lire la tribune de Jean-Pierre Chevènement dans Le Figaro, 4 juin 2019) ! L’Allemagne applique ses propres règles, celles du traité de coalition signé par Mme Merkel avec les socialistes et les Verts, à tous ses partenaires, et voilà ce qui va réduire à rien les exportations françaises d’armes subordonnées à l’appréciation du respect des Droits de l’Homme chez l’acheteur final ! Et voilà ce qui contraint la France à fermer de manière anticipée la centrale nucléaire de Fessenheim, alors que la sœur américaine de River Creek est prolongée jusqu’en… 2050 ! Et voilà enfin ce qui a permis à l’Allemagne de décider sans consulter aucun de ses partenaires européens d’ouvrir ses frontières aux migrants, dans l’espoir de rétablir son équilibre démographique, quitte à leur demander un peu plus tard d’accueillir les plus remuants…

Traité d"Aix-La-Chapelle

À quoi bon poursuivre ? L’Allemagne est consciente que seule, la dimension diplomatique et militaire manque à sa puissance — pour la démographie, le pillage de la jeunesse diplômée de l’Est y pourvoie. Elle est aussi consciente que, pour la première fois depuis deux siècles, la France dispose d’une écrasante supériorité militaire sur elle. Voilà ce que le traité d’Aix-la-Chapelle a commencé à dissoudre, voilà ce que l’accès au Conseil de Sécurité de l’ONU pourrait changer. Voilà ce que la sidération des élites françaises pour l’Allemagne devrait détruire ; à Bruxelles, combien savent que leur collaboration avec l’Allemagne leur garantit les postes, les prébendes et les indulgences ? Voilà ce que le contrôle des fonctionnaires allemands sur les institutions européennes devrait inverser, en faisant de l’Union la voie royale vers le Saint Empire romain germanique et l’aboutissement d’un rêve de mille ans.

L’Allemagne qui domine, la Grande-Bretagne qui s’en va, voilà qui n’a jamais été bon pour la France. Et voilà ce qui appelle une réaction française, la première, la seule que dictent l’histoire passée, la raison, et l’ambition de rendre à la France son indépendance nationale ; l’alliance de revers. En ces temps de commémoration de la victoire sur l’Allemagne nazie, il faut rappeler que c’est le sacrifice de l’Union soviétique qui a détruit 80 % du potentiel militaire terrestre allemand. Il faut rappeler que la défaite de l’Allemagne est l’œuvre du sentiment national russe, plus que de tout autre. Face à des échéances stratégiques décisives, la France doit renouer le dialogue stratégique avec la Russie, pour rabaisser les prétentions allemandes, pour confronter l’Allemagne à des rêves d’Empire qui ne remplaceront jamais la Nation inachevée qu’elle demeure, et pour établir sans ambages que l’Allemagne ne gagnera pas dans la paix ce qu’elle n’a pas conquis par les armes.    

 Hervé Juvin

Catégories : Géopolitique

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